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Rififi chez les japonologues
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Rififi chez les japonologues
Rififi chez les japonologues
http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/10/17/rififi-chez-les-japonologues/
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Ilnankin-1937.1255814255.jpg semble que ces derniers temps, aussitôt lancés, les débats entre historiens tournent en polémiques. Encore faut-il préciser qu’il s’agit d’affrontements entre chercheurs sur des questions relevant de leur compétence et non, comme l’illustra l’affaire Pétré-Grenouilleau sur les traites négrières, de la mise en accusation d’un historien par des associations mémorielles. Il arrive alors que les arguments volent bas et que fusent les attaques ad hominem. L’atmosphère s’est soudainement tendue ces derniers temps. Si c’est un signe de l’air du temps, c’est un mauvais signe. Pourquoi tant de haine ?
Cette crispation de la profession ne concerne pas que les contemporanéistes. On se souvient de l’affaire Gouggenheim et de la bronca internationale de collègues qui l’alignèrent avec force tribunes libres, droits de réponse et pétitions. Mais de véritable débat, point, en l’absence de rencontres. Puis il y eut il y a quelques mois l’affaire Desbois du nom du prêtre qui depuis des années effectue avec son équipe des travaux sur le terrain en Ukraine sur ladite « Shoah par balles ». Pour avoir critiqué, dans un article très documenté de la revue Vingtième Siècle, sa méthodologie de recherche, les effets pervers de sa médiatisation et de sa « rhétorique de la ceremonie.1255814348.jpg« révélation » qui constitue un exemple inquiétant de vulgarisation sensationnaliste »,les historiens Christian Ingrao et Jean Solchany se sont retrouvés embarqués dans une polémique qui dérapa en leur échappant dans les journaux, sur les sites et à la radio. Puis on assista en juin dernier à des échanges très vifs dans le cadre de l’affaire Geisser, du nom de ce politologue spécialiste du monde arabo-musulman soupçonné d’islamophilie par le fonctionnaire de sécurité et de défense en poste au CNRS, et menacé de sanction. Et là encore, pétitions et contre-pétitions, comme si c’était devenu le mode naturel de la discussion entre historiens.
Il y a enfin depuis peu un échange à couteaux tirés entre Jean-Louis Margolin, auteur de L’Armée de l’empereur (479 pages, Armand Colin) sur les violences de guerre japonaises (le massacre de Nankin, les femmes de réconfort (expression consacrée pour désigner les Coréennes, les Taiwanaises et les Chinoises contraintes de se prostituer par l’armée japonaise), le procès de Tokyo) et un groupe de japonologues regroupés autour de la revue savante Cipango qui en a publié un compte-rendu sous-forme d’éditorial radicalement hostile de 27 pages ! Outre “une litanie d’horreurs”, il lui était reproché à la fois de nourrir une hostilité de fond envers les Japonais et d’être complice des nationalistes nostalgiques de la période militariste ; peu avant, le même avait déjà reçu une volée de bois vert dans un compte rendu de la revue Vingtième siècle lui reprochant une vision culturaliste, essentialiste et donc racialiste des Japonais qui en faisait rien moins qu’un nanjing-massacre-whitewash7.1255814303.jpgcomplice des “négationnistes” pour avoir osé réviser ces questions gênantes. Sa réaction fut publiée. L’historien attaqué a également envoyé un droit de réponse à Cipango en menaçant de poursuites judiciaires en cas de refus (en attendant, on peut le lire en lien sur le blog de l’historien Edouard Husson). Aurait-il appuyé là où ça fait mal ou a-t-il mal jugé la complexité d’un pays dont il n’est pas spécialiste (l’Asie orientale est sa spécialité) ? Le fait est que les livres tentant une évaluation globale de la criminalité de guerre au Japon sont rares en français. Les japonologues n’auraient pas supporté que Jean-Louis Margolin fasse du Japon en guerre un cas à part dans le registre des atrocités de masse ; il est vrai qu’il présente les forces impériales comme ayant été exceptionnellement “trangressives” entre 1937 et 1945, et la complicité et la responsabilité des populations japonaises même dans ce crime de masse comme particulièrement étendues. Jean-Louis Margolin s’en explique :
“Les réactions auxquelles je fais face me font un peu penser à celles que j’ai connues à propos du Livre Noir du Communisme. A peu près tout le monde (communistes inclus) voulait bien admettre toutes sortes d’errements, ou même de crimes, dans l’aventure communiste. Mais, pour beaucoup, à condition que cela porte sur un pays et un moment particuliers. On ne supportait par contre pas une dénonciation globale du système lui-même. (…) On a aussi connu, à propos de l’histoire du nazisme, semblables débats centrés sur l’évaluation de la responsabilité de tel ou tel dirigeant, ou sur la mesure de tel crime précis, mais qui évacuaient l’idée d’une configuration criminelle d’ensemble de l’Etat national-socialiste, ainsi que la prise en compte de ses liens symbiotiques avec les différentes sections de la société allemande. Cela se passait dans les années cinquante et soixante…”
L’affaire n’est pas close ; elle sera certainement relancée le 12 novembre avec la parution du livre de Jean-Louis Margolin en poche chez Hachette/Pluriel, une édition augmentée, comme on s’en doute, mais sous un nouveau titre (Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945) pour éviter tout malentendu : en effet, les lecteurs auraient pu croire que L’Armée de l’empereur concernait celle de Napoléon, seul empereur à leurs yeux. Ce qui n’aurait pas manqué de susciter une nouvelle querelle ! Le fond de l’air est désormais si électrique chez les historiens qu’il y a court-circuit à la moindre étincelle, et scandale au moindre embryon d’affaire. Cette brutalisation du débat historique risque de se traduire désormais par le refus de débattre.
P.S. du 19 octobre : La revue Cipango vient de faire savoir à Jean-Louis Margolin qu’elle publierait son droit de réponse dans son intégralité dans le prochain numéro “au nom de cette courtoisie que le milieu universitaire essaie de faire vivre”.
(”Scènes de massacre lors de la prise de Nankin (?) en 1937″ et “Cérémonie du 70ème anniversaire à Nankin”, photos D.R.)
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